" Passion " est le sixième opéra de Pascal Dusapin, un compositeur d'aujourd'hui à l'œuvre abondante et saluée.

L'inspiration du projet est ambitieuse : s'inscrivant dans la lignée lointaine de Claudio Monteverdi (dont L'"Orfeo" est d'ailleurs à la naissance du genre opéra) et désireux de concrétiser un projet consacré "aux affects en musique et à l'expression des passions de l'âme", Pascal Dusapin s'est imprégné de tout un patrimoine culturel allant du "Traité des Passions de l'âme" de Descartes aux réflexions de Platon et de Spinoza.

S'appropriant le mythe d'orphée, lui, le créateur du XXIe siècle, il l'a réinventé et transcendé : Eurydice refusera de suivre Orphée venu la rechercher aux Enfers ! Elle ne quittera pas le royaume des ombres, elle ne retournera pas à la lumière ; imposant sa décision, elle restera là .

Les deux protagonistes ont perdu leur prénom, ils sont "Elle" et "Lui". Une manière pour Dusapin d'universaliser, d'intemporaliser son projet, au-delà de toute réduction historique, physique ou psychologique. Un chœur, "Les Autres", fait écho à leurs propos, à l'expression de leurs appels, de leurs sentiments, de leurs décisions. "Elle" et "Lui" ne se retrouvent pas ; les deux amants d'hier appartiennent désormais à des mondes différents, chacun monologue. "Lui" peine à comprendre ce qu'"Elle" a découvert et qu'elle exprime, sybillinement, dans ses derniers mots : "Maintenant! je sais tout".

Musicalement, la partition exprime cette universalisation-intemporalisation : à l'orchestre, elle ajoute les interventions d'un clavecin, d'un oud iranien (un luth) et d'un dispositif électroacoustique, qui amplifie notamment le souffle de ces personnages en quête difficile d'eux-mêmes. Les intermèdes instrumentaux apparaissent d'ailleurs comme l'écho des lentes mutations qui s'opèrent en chacun d'eux.

Stéphane Gilbart

Texte en pleine page