Frank Wedekind, Alban Berg et Krzysztof Warlikowski - l’auteur, le compositeur et le metteur en scène : leur Lulu est une nouvelle démonstration incontestable de cette étonnante “ opération ” qui veut qu’en matière culturelle, les talents réunis autour d’un même projet ne s’additionnent pas, mais se multiplient !

Le dramaturge allemand (1864-1918) – il s’agit en fait d’emprunts à deux de ses pièces - y propose, y impose, un de ses impitoyables portraits dénonciateurs de la société de son temps, dans sa corruption, ses hypocrisies, ses passions néfastes. Et quelle figure inoubliable que cette Lulu, impitoyablement séductrice et révélatrice de la réalité profonde de ceux qu’elle soumet à ses charmes, à la fois victorieuse et tragiquement défaite, broyée. Et comme il transcende son époque ce tableau sans appel d’une humanité dont l’“ évolution ” serait celle de ses seuls instincts ! Quelle ménagerie primitive que cette inhumanité-là !

La partition d’Alban Berg (1885-1935) – restée inachevée, mais complétée en toute fidélité par Friedrich Cerha – est en parfait écho avec cet univers. Elle dit les failles qui lézardent les apparences trompeuses, elle fait entendre les abus, les aliénations, les impostures et les trahisons, elle explose en cris de désirs, de colère, de douleurs, d’espoirs, de désespoirs. Pareil monde n’a rien de mélodieux ni d’harmonieux.

Quant à la mise en scène de Krzysztof Warlikowski, elle n’est jamais illustrative ; elle est cette fois encore magnifique équivalence ! Foin des indications précises et datées des didascalies, Warlikowski s’approprie l’œuvre, la fait sienne, mais en un profond respect inventif. Une nouvelle mise en scène de Warlikowski, c’est toujours du Warlikowski, mais toujours aussi un autre Warlikowski. Ce qu’il nous donne à voir avec son art extraordinaire de l’image scénique, dans la mise en espace des personnages, ce sont les sous-jacences, les forces souterraines agissantes, et tout cela se traduit dans la scénographie (ainsi, cette pièce vitrée qui lui est coutumière, lieu d’exhibition du dissimulé, du refoulé, du rêvé), dans les vêtements et perruques des personnages, dans les couleurs qui inondent le plateau, dans ces images vidéo multipliées, figées, reflet en direct ou décalé de celle qui est le “ lieu ” de cette tragédie.

Il y a aussi – et encore – la présence muette et expressive des autres personnages-témoins, et surtout, ces “ apparitions ” qui densifient le présent représenté. Ainsi, par exemple, ces étranges personnages masqués, cette petite fille aux longs cheveux, ces jeunes pensionnaires au fond du plateau, ces petits danseurs classiques – l’innocence perdue, le rêve vain d’un autre épanouissement.

Mais ce qui multiplie encore les effets de cette production et qui l’accomplit, c’est sa distribution, aussi remarquable dans sa présence vocale que scénique : ces chanteurs-là, menés par la baguette expressive de Paul Daniel, sont aussi corps que voix !

Stéphane Gilbart