J’ai été convaincu par cette nouvelle production de “La Traviata”, dont certains, qui ne l’ont peut-être pas vue, ont voulu faire un objet de scandale !

Elle est dans sa musique et son chant et dans sa mise en scène, radicale mais juste et poignante !

“La Traviata”, c’est d’abord une partition bien sûr : elle est magnifiquement servie par Ádám Fischer à la tête de l’Orchestre Symphonique et des Chœurs de la Monnaie ainsi que par la distribution réunie, dans laquelle chacun, quelle que soit sa place, contribue superbement à la réussite de l’ensemble musical.

Certains ont hurlé au scandale, suscitant la controverse contre la mise en scène d’Andrea Breth, et de façon si violente et si injurieuse que Peter de Caluwé, le directeur de La Monnaie, a estimé devoir rédiger un petit texte rappelant quelques grands principes relatifs à “l’extraterritorialité” de l’espace théâtral et lyrique, à la liberté de la création et au bon usage d’un esprit critique. Il a en outre jugé bon d’intervenir lui-même au début de chacune des représentations. Réaction excessive ? Non, dans le monde de “communication” virale universelle dans laquelle nous vivons, ces précautions ont pour conséquence que les spectateurs se concentrent sur l’essentiel : la mise en scène fait-elle voir et entendre des contenus explicites et implicites de l’œuvre, les met-elle en évidence en toute pertinence et cohérence ?

J’ai déjà donné ma réponse : oui !

Les séquences qui révèlent la situation et la personnalité de Violetta, celles qui marquent les péripéties de sa rencontre avec Alfredo, les interventions de Germont père, prennent, dans leur traitement scénique par Andrea Breth (jeu corporel, mise en espace), une force expressive dans l’exaltation, le doute, la douleur, le désespoir, le remords, que je n’avais plus connue depuis longtemps au spectacle de cette “Dévoyée”.

Et les séquences “à scandale” alors ? Andrea Breth s’est débarrassée du kitsch pompier (fait de velours rouges, lourdes tentures, candélabres, salon empire) de tant et tant d’autres mises en scène. Pour elle – comme pour Verdi d’ailleurs, ne l’oublions pas – cette “Traviata” n’est pas qu’un mélodrame, elle est aussi une dénonciation sans appel des hypocrisies d’une société “bien mise”, un terrible révélateur de la condition humiliante dans laquelle les femmes ont été et restent emprisonnées, niées.

La séquence initiale, qui illustre le prélude, est éminemment révélatrice : dans l’humidité et l’obscurité glauque d’un port, entre des murs de conteneurs, des hommes se partagent leur part de ces chairs humaines dont ils vont faire le commerce. Les scènes “de fête” sont radicalement explicites : c’est bien de débauche sordide qu’il s’agit ! Sexe, alcool, drogue. Toujours d’actualité, n’est-ce pas ? Oui bien sûr, il y a une petite fille sur le plateau, impliquée dans ces “parties”, mais elle apparaît évidemment comme une image adéquate de l’innocence, de toutes les innocences bafouées. Et si les “filles” ont les seins nus, elles portent un masque blanc : nous sommes bien au théâtre, nous sommes bien à l’opéra, dans une “représentation” qui n’est pas le réel, mais qui renvoie extraordinairement, impitoyablement, au réel. Et c’est bien ce réel-là, le nôtre, pas celui du plateau, qui doit susciter le malaise !

Oui, Andrea Breth, dans son approche scénique des personnages et de leur société, nous a offert une “Traviata” qui va bien au-delà d’un simple mélodrame lyrique envoûtant.

Stéphane Gilbart