L’orchestre commence à jouer les premières mesures du prélude. Lumières. Sur un banc de ce qui semble être une station de métro à l’esthétique glacée d’aujourd’hui, un homme endormi. Debout près de lui, une femme qui consulte un plan du réseau. Ils quittent le plateau. L’acte I commence.

Et la même séquence va se répéter au début des actes jusqu’au moment où le spectateur comprend – et l’acte IV est explicite dans les apparitions simultanées de plusieurs clones de l’héroïne – que tout cela que l’on découvre, est un rêve, un cauchemar, une obsession, qui hante les jours et les nuits de cet homme-là, le chevalier Des Grieux, qui rencontra Manon Lescaut.

Cette option onirique du metteur en scène polonais Mariusz Trelinski se justifie et ne manque pas de cohérence, dans la mesure où Des Grieux jamais ne se remettra des moments si intenses et si terribles vécus durant sa jeunesse avec la jeune femme : apparition bouleversante, fascination, passion (folie amoureuse), extase, douleur, abandon, désespoir, retrouvailles, passion (chemin de croix, calvaire). Et s’expliquent certaines séquences revécues et passées au filtre du rêve, ainsi, notamment, celle d’une danseuse devenue littéralement femme-objet par sa transformation en poupée articulée ou celle du “ jury de patinage artistique ” évaluant les “ femmes dépravées ” condamnées à l’exil américain.

Pour Mariusz Trelinski, Manon Lescaut, inspirée à Puccini par un roman du XVIIIe siècle de l’abbé Prévost, est une histoire toujours contemporaine : il l’a transposée dans la société dépravée de nos univers urbains. Reprenant à son tour une imagerie de la débauche, de l’exploitation des femmes et des désordres en tous genres qui illustraient les mises en scène récentes de ses deux prédécesseurs, Krzysztof Warlikowski et Andrea Breth, eux-mêmes confrontés au destin de pareilles “ héroïnes dévoyées ”, Lulu et la Traviata.

Mais, et c’est la question qui importe, cette nouvelle lecture actualisée se justifie-t-elle par une “ plus-value ” conférée à l’œuvre représentée ? Pas immédiatement convaincu par une certaine “ réduction ” convenue du propos – un point de vue sans doute surévalué à cause des similitudes si proches chronologiquement, un effet d’accumulation, avec Lulu et La Traviata -, nous nous sommes interrogé, pour admettre finalement qu’effectivement, notre monde contemporain est bien une société où la marchandisation des êtres et la productivité de leur exploitation ont atteint des sommets d’efficacité…

Reste que la musique de Puccini est à la fête avec un Orchestre symphonique et des chœurs de La Monnaie dirigés par Carlo Rizzi, et des interprètes qui, et cela reste l’essentiel à l’opéra, ne l’oublions pas, incarnent et exaltent avec leurs voix la réalité complexe de ces personnages-là.

Stéphane Gilbart