Un opéra, la plupart du temps, c’est une plongée au cœur du drame, dans un univers de fatalité désespérément tragique, au confluent des instincts, des désirs, des passions, des ruses et des vengeances impitoyables. Et le paradoxe de l’opéra est que cette confrontation avec le soleil noir de notre réalité humaine se résout en airs merveilleux. L’horreur engendre la beauté !

Mais il est parfois des rencontres lyriques bien différentes. Ainsi le “ Vénus et Adonis ” de John Blow (1649-1708) tel que l’a mis en scène Louise Moaty.

Tout commence par un prologue : un sonnet de Shakespeare si révélateur de ce qui va suivre – “ Quand je ferme les yeux, c’est là qu’ils voient le mieux ; tous les jours sont des nuits quand je ne te vois pas, et les nuits des jours clairs quand je rêve de toi ” - et une “ Ode à Sainte-Cécile ” : “ Begin the song ”, qui célèbre la musique, en chant et en danse.

Voilà qui s’impose, dans sa lenteur un peu retenue, comme une juste façon d’inviter le spectateur à quitter “ le bruit et la fureur ” de ses jours et à se laisser guider dans un autre espace-temps qui serait comme celui du rêve.

D’un rêve de triste histoire : blessé lors d’une partie de chasse, le bel Adonis reviendra mourir dans les bras de sa Vénus tant aimée. Ils n’auront vécu qu’un amour éphémère. Mais ils se le seront dit en mots et en notes si intenses. L’homme, s’il ne peut échapper à son destin, est donc capable d’aimer de la sorte, don total et réciproque de soi à l’autre. Et ce que le spectateur retient de cette allégorie, ce n’est pas la mise en évidence des tristes limites de sa condition, mais le raffinement de leur représentation.

Tout, dans la mise en scène de Louise Moaty, est absolument délicieux et délicatement inventif. Un ravissement. Dans un décor qui dit qu’il est décor de théâtre, qui installe le spectateur dans les pages d’un livre de gravures anciennes, l’éclairage aux bougies laisse voir autant qu’imaginer, et ressentir – flammes vacillantes, pénombre et lumières dorées – les frémissements des cœurs. Ce qui surgit de l’obscurité, ce sont les visages et les mains. Des mains aux gestes suggestivement non réalistes, des visages si expressifs dans leurs chants. Des danses emportent les personnages ; trois magnifiques chiens et deux tourterelles animent également les “ tableaux ”.

Et quand la représentation s’achève, si prégnante dans sa brièveté, chacun de se dire et de dire : “ j’ai fait un beau rêve ” !

Stéphane Gilbart

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