Mi­chel Morin est un petit gar­çon étrange et rê­veur qui passe ses nuits sur la lune. Tout est bien triste sur la terre, ses pa­rents ne sont plus là et il ne les connaît pas, les gens chez qui il ha­bite sont très oc­cu­pés et ne le com­prennent pas, le bruit des ma­chines à faire la guerre couvre le chant des oi­seaux et celui des en­fants. Mais là-haut, tout est plus beau : c’est en té­lé­fée­rique qu’on passe d’étoile en étoile le long de la voie lac­tée ; on tra­vaille sans fa­tigue à em­bel­lir la lune, et il y a même un opéra, bien mieux que l’Opéra de Paris, sans ri­deaux, sans loges ni fau­teuils: tout le monde est sur scène et c’est comme le Qua­torze Juillet tous les jours. Et sur­tout, sur la lune, il y a ce gar­çon et cette fille qui lui sou­rient et sont peut-être ses pa­rents per­dus.

C’est au début des an­nées cin­quante que Pré­vert écrit cette fable ma­gni­fique de L’Opéra de la lune, qui, sans au­cune naï­veté, re­trouve toute la com­plexité du monde de l’en­fance. Hymne au rêve et à l’ima­gi­na­tion, à la paix et à l’har­mo­nie, appel à re­trou­ver le sé­rieux et la fraî­cheur des sen­ti­ments de nos pre­mières an­nées, c’est en creux que se des­sinent sub­ti­le­ment dans L’Opéra de la lune les peines et les tour­ments d’une en­fance sa­cri­fiée aux va­leurs bien pro­saïques du monde de l’après-guerre — et le monde des adultes n’est-il pas tou­jours un après-guerre? Ce n’est pas le réel que fuit Mi­chel Morin en par­tant en rêve sur la lune, c’est l’ir­réa­lité in­vi­sible et pour­tant fla­grante d’un monde qui ne sait plus s’en­chan­ter et a désap­pris les fêtes joyeuses de la poé­sie.

La pre­mière créa­tion d’opéra pour Dijon de Brice Pau­set — qui s’ap­puie sur les Kin­ders­ze­nen de Schu­mann et mêle Lie­der et ex­traits d’opéra — s’adresse donc à toute la fa­mille: aux en­fants et aux adultes, qui ont en­core tant à ap­prendre les uns des autres. Da­mien Caille-Per­ret, qui sait être dans la lune tout en gar­dant les pieds sur terre, signe la mise en scène de cette par­ti­tion qui est aussi l’oc­ca­sion de faire connais­sance avec le monde de l’opéra, pas celui de la lune, que n’est qu’aux poètes pe­tits et grands, mais celui de la terre, der­nier re­fuge au­jour­d’hui du mer­veilleux, du rêve et de l’ima­gi­naire.