Que s’est-il passé entre ce beau matin de printemps qui ouvre The Rake’s Progress et l’asile de Bedlam où s’achève la carrière du libertin ?

Tom Rakewell a hérité d’un oncle imaginaire, s’est vautré dans la luxure, a épousé la femme à barbe de la foire de Saint-Gilles et tenté de sauver le monde en inventant une machine à transformer la pierre en pain (fabriquée en série).

Cherchant un fil conducteur aux peintures d’Hogarth qui devaient lui inspirer son opéra, Stravinsky eut une idée de génie : affubler son héros d’un Diable qui douterait lui-même de son existence mais orchestrerait cette fable du désir et de l’échec. Tom Rakewell n’a plus rien du libertin flamboyant qui invitait la Mort à sa table : il devient la marionnette de ses désirs contradictoires. Aspirant à sauver l’humanité et pressé de se perdre, il incarne l’homme du XXe siècle, et c’est en cela qu’il nous touche.

Laçé dans le corset des oeuvres à numéros du XVIIIe siècle, The Rake’s Progress est hanté par la musique baroque et l’opéra mozartien. Le compositeur joue avec ses modèles comme le Diable avec son héros – nous plongeant dans un univers fantastique où l’allusion se révèle souvent illusion.

Un manège servi à merveille par la mise en scène d’Olivier Py, qui incorpore les codes de la comédie musicale et fait de ce Rake’s Progress un théâtre du monde lucide et grimaçant.