Quelle réussite – et dans chacun des aspects de sa représentation - que cette Khovantchina-là !

"La Khovantchina" ? C’est le nom donné par le tsar Pierre à un complot ourdi, durant la seconde moitié du XVIIe siècle, par les Vieux-Croyants, craignant les réformes d’un pouvoir nouveau. Khovantchina parce que leur chef s’appelait Khovanski.

Nous n’entrerons pas dans les détails d’un livret compliqué comme il convient à une entreprise lyrique. Mais l’intrigue est judicieuse, qui traite à la fois, dans un enchevêtrement superbement maîtrisé, de grandes questions relatives à l’Etat et du déferlement de passions simplement humaines – amour, ambition, fanatisme. Elle ouvre aussi un beau catalogue de personnages, de Kouzka, le soldat joyeux drille un peu simplet, à la si noble figure de Dosifei, le chef des Vieux-Croyants, un homme d’intégrité sincère dans son engagement sans faille ; du Prince Golitsine, conspirateur médiocre, à Marfa, la femme rejetée mais dont l’amour se veut rédempteur.

Cette histoire compliquée-là, Moussorgski l’a exprimée en une musique somptueuse dans sa diversité, dans ses atmosphères, dans ses tonalités, de l’infime au monumental, du proféré au murmuré. Ou plus exactement, ne laissant à sa mort qu’une partition piano-chant presque achevée, il a eu la chance que son orchestration soit accomplie par Rimski-Khorsakov d’abord (une version raccourcie) et, plus fidèlement, en 1959, par Chostakovitch ensuite, la version retenue pour cette production.

Mais c’est la mise en scène d’Andrei Serban qui suscite la fascination heureuse pour les péripéties de ce complot et la partition qui en rend compte. Elle est certes très couleur locale, kitsch même dans certains de ses aspects – la danse des esclaves persanes, par exemple -, mais elle est absolument et toujours pertinente. Dans le déploiement significatif des chœurs imposants - soldats, peuple russe, religieux -, dans la mise sous tension des personnages et des sentiments contradictoires qui les agitent, dans leur caractérisation (ainsi les apparitions impressionnantes de Dosifei, la féodalité triomphante d’Ivan Khovanski ou ce prince Golitsine qui se lime les ongles). Inventive, elle multiplie les bonnes idées, savoureuses, drôles même (l’ivresse gesticulante des soldats, la réaction à coups de balais de leurs femmes) ou dramatiques (la marche au bûcher de l’acte V). Les images scéniques sont magnifiques dans leurs lumières et les couleurs contrastées des vêtements, dans les mouvements d’ensemble chorégraphiés. Splendeur visuelle donc, mais, insistons bien, jamais gratuite, toujours au service du propos.

Splendeur musicale aussi avec Michail Jurowski à la tête de l’Orchestre de l’Opéra de Paris. Et splendeur vocale par-dessus tout avec ces voix de "là-bas" (russes, moldaves, ukrainiennes et bulgare) dont on sait comme elles peuvent être bouleversantes.

Une réussite, une fête donc que ce complot-là, que cette "Khovantchina" !

Stéphane Gilbart

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