En cette dernière décennie du XIXe siècle, Verdi est très âgé - il est né en 1813. Il a connu tous les triomphes, même si sa vie n’a pas toujours été, musicalement et personnellement, “un long fleuve tranquille”. Avec lui, le genre lyrique a connu une évolution sans pareille. Et voilà qu’il se lance dans la composition d’un ultime opéra, qui sera drôle ! Il en trouve “le héros” chez ce Shakespeare qui l’a toujours fasciné, et qui lui a offert l’extraordinaire “Otello”.

Sir John Falstaff ! Il habite de son énormité “Les Joyeuses Commères de Windsor” et traverse les pages de “Henri IV”. Voilà le héros qui convient pour un baisser de rideau en éclat de rire !

Son acte de foi : “L’art réside dans cette maxime : voler avec grâce et en mesure” ; sa séduction amoureuse : “Je suis encore un agréable été de la Saint-Martin” ; ses choix moraux : “L’honneur peut-il vous remplir le ventre ? Peut-il remettre en place un tibia ? Ce n’est qu’un mot. Et dans ce mot, il n’y a que de l’air qui s’envole. Et moi, je n’en veux pas !” ; son appétit de vivre… et tout court : “Si Falstaff maigrit, il n’est plus lui-même !”

Et le livret de mettre en place la vengeance ourdie par des ladies fâchées d’être traitées en proies faciles et un mari marri d’être menacé de “porter les cornes” ; mêlons-y la petite histoire amoureuse contrariée de deux jeunes gens sympathiques – un barbon rôde et a les faveurs du père. Après le plongeon d’un panier à linge dans la Tamise et un carnaval de déguisements au milieu d’un parc, la farce est bouclée. Sa morale, reprise en chœur par tous les protagonistes : “Tout dans le monde est farce. L’homme est né farceur. Tous dupés. Mais rit bien qui rira le dernier”. Et grâce à cet ultime opéra de Verdi, ceux qui rient les derniers, ce sont les spectateurs !

La mise en scène de Dominique Pitoiset, créée en 1999 et reprise en cette saison de commémoration de la naissance de Verdi, est une efficace illustration scénique du propos, sans plus. Elle laisse belle place à la musique. A juste titre d’ailleurs, parce que c’est vraiment dans celle-ci que réside l’humour de “Falstaff”. Verdi est absolument maître de son art. Il éprouve le bonheur de l’auto-parodie, du détournement souriant, de la citation décalée : certaines séquences sont tragiquement farcesques, d’autres caquetages virtuoses ou merveilleusement pompeuses pour les déclarations solennelles du héros “philosophant”.

Encore faut-il que tout cela soit justement chanté : c’est ce que réussit une distribution falstaffienne à souhait.

Stéphane Gilbart

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