"Written on skin" de George Benjamin et Martin Crimp, mis en scène par Katie Mitchell, prouve une fois encore que l’opéra est décidément bien une aventure artistique contemporaine et que sa réussite est liée à des convergences heureuses.

C’est Bernard Foccroulle, le directeur général du Festival d’Aix-en-Provence, qui a passé commande de cet opéra à George Benjamin (né en 1960). Pour celui-ci, malgré un long parcours déjà, il ne s’agissait, après " Into the Little Hill ", que d’une deuxième expérience de ce type. Une autre contrainte a été suggérée au duo créateur – le dramaturge britannique Martin Crimp se refaisant le librettiste du compositeur - : choisir un sujet en lien avec la Provence du Festival.

C’est donc une " razo " occitane, suggérée par la fille de Martin Crimp, spécialiste en littérature médiévale, qui a inspiré le livret : un seigneur, tout imbu de sa puissance, de ses convictions, de ses certitudes ("ma maison est parfaite ; le corps paisible et obéissant de ma femme est ma propriété") invite un enlumineur à l’immortaliser. Mais Agnès, l’épouse du seigneur, jusqu’alors maintenue dans une absolue dépendance, découvre désir et amour avec ce jeune homme talentueux ; elle devient réellement femme. Une métamorphose que ne peut supporter son mari et qu’il punit cruellement en lui servant à manger le cœur de son amant. Vaine punition : "Rien, rien – pas même si tu fais fondre mon corps dans de l’acide – n’effacera jamais le goût du cœur de ce Garçon de cette bouche", s’exclame-t-elle avant de se jeter dans le vide.

Martin Crimp s’est approprié le récit initial : refusant un premier degré mélodramatique à souhait, il l’a installé dans une double perspective qui en multiplie les effets : toute cette histoire est évoquée à partir de notre aujourd’hui si loin de toutes ces époques et pourtant en phase profonde avec ce qu’elle évoque ; d’autre part, les personnages alternent narration où ils parlent d’eux à la troisième personne et séquences vécues "en direct". Une sorte de distanciation donc qui évite l’identification trop intensément émotionnelle ou la réflexion désincarnée, tout en garantissant ces émotions-réflexions.

La partition de George Benjamin est toute de – c’est une attitude que nous affectionnons – soumission créative : elle est réellement au service d’un livret qu’elle accomplit. Jamais elle ne recouvre, n’étouffe les mots. Elle les fait mieux entendre, retentir, résonner. Et ses moyens sont délicats, nous pensons notamment à l’emploi d’un instrument rare, l’harmonica de verre ; au recours subtil à des percussions multiples ; à quelques ruptures significatives. Jamais elle ne sombre dans ce que George Benjamin appelle les "émotions génériques" des musiques de film.

Mais ce duo librettiste-compositeur ne s’impose pareillement que parce qu’il est devenu trio ! Katie Mitchell est justement la metteure en scène dont l’approche correspond le mieux aux intentions premières. Elle aussi – et c’est un langage scénique qui la définit - réussit à juxtaposer et l’émotion de ce qui se joue et la visualisation des moyens constitutifs de cette émotion : on voit les personnages revêtir les habits de leur rôle, prendre la position physique de leur réaction à venir, aller s’installer pour la séquence suivante et l’annoncer ainsi. Et tout cela est si beau !

George Benjamin dirige lui-même sa partition. Quant aux chanteurs, on ne s’étonnera pas qu’ils soient "à l’unisson" avec le compositeur : c’est pour eux, spécialement, en fonction des spécificités de leurs voix, que Benjamin a écrit leurs rôles.

Oui, décidément, l’opéra est bien un art d’aujourd’hui !

Photo ©Pascal Victor

Stéphane Gilbart

Text in full page