Écoutes de Spectacles

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**** Le Fou Paris Théâtre Mogador 02/02/2004

 
Pascal Rophé (dm)
Giuseppe Frigeni (ms,sc,l)
Amélie Haas (c)
Grégory Pignot (infographie)
Isadora  :  Nora Gubisch
Peter Bel  :  François Le Roux
Le Prince  :  Jean-Luc Chaignaud
Artus  :  Jean-Pierre Furlan


photo © Marie-NoŽlle Robert

Ce spectacle du théâtre du Châtelet constitue une très belle redécouverte! Donné au Théâtre Mogador, lieu qui lui est bien adapté, il bénéficie de la participation de l'Orchestre de Paris, qui trouve pour cette oeuvre de 1956 une très belle couleur "années cinquante", ronde, fondue et cuivrée, qui rappelle celle des enregistrements de leurs propres oeuvres par Darius Milhaud ou Benjamin Britten, avec l'immédiateté, la compacité, la présence de leurs prises de son. (Tiens, les exclamations "Peter Bel!" rappellent celles de "Peter Grimes!", qui subit semblable mise au ban de la société.)

C'est en fait surtout la sincérité de l'oeuvre comme de son interprétation qui touchent. Certes, la mise en scène de Giuseppe Frigeni est agrémentée de projections infographiques, mais sans tomber dans le gadget ou la gratuité. Au contraire, cette vision resserre l'action sur ses personnages principaux tout en ouvrant l'esprit du spectateur vers de multiples niveaux d'interprétation. Abstraction? Peut-être parfois, mais aussi symbolisme, suggestion, évocation. Si la musique de Landowski a parfois les couleurs d'une musique de film (d'Honegger?), la scénographie en offre les images possibles.
Ce sont d'une part les personnages eux-mêmes, filmés selon deux axes et projetés en (quasi) noir et blanc. Le téléobjectif aplatit les distances, tandis que le contraste excessif, la mauvaise résolution et le léger décalage temporel évoquent des images de films muets expressionnistes, mais aussi d'Alphaville de Godard que le metteur en scène cite dans les notes de programme, ou la manière dont les personnages des films de Cocteau (Orphée...) semblent apparaître et flotter dans l'espace.
Ce sont d'autre part des créations graphiques au trait se développant géométriquement ou organiquement comme des économiseurs d'écran, ouvrant ou refermant l'espace derrière les protagonistes, et enfin un mur de mini-images d'archives qui sont tour à tour zoomées en plein écran : caméras de surveillance, de guidage de missiles... L'ambiance n'est pas gaie! On pense quand même à l'inventivité et au rapport au documentaire ou à la science de Chris Marker ou Alain Resnais (Mon Oncle d'Amérique, Le Chant du Styrène...).
Certes, les choix effectués sont sobres, presque timides, aucune interprétation n'est imposée alors que l'on aurait pu imaginer des délires de champignons atomiques ou de mutations génétiques, de clonages, de chaînes d'ADN se développant à l'infini... Ah si, on a quand même droit au défilement des symboles de la table des éléments de Mendeleev, transformés en jetons de Scrabble® qui finissent par former la phrase "I Am AlONe", seul gadget de la soirée. Il s'agit plutôt sinon d'une proposition, sympathique par son côté artisanal et expérimental, qui renvoie autant à l'humanité de l'oeuvre qu'à son contexte ou prétexte "scientifique".

Cette humanité est aussi traduite par la très belle prosodie française de Landowski. Chaque personnage a des passages parlés, d'autres chantés et quelques-uns dans l'entre-deux.
François Le Roux est l'interprète idéal de ce rôle où la qualité déclamatoire a tant d'importance. La sincérité dramatique de son jeu aide aussi à habiter un décor qui ne paraît en fait jamais froid.

Nora Gubisch engage tous ses moyens vocaux au service de son personnage, avec une articulation qui paraît visuellement excessive mais auditivement efficace. Tiens, on l'imaginerait très bien en Marie Curie - dans un opéra à venir? Elle émerge presque toujours de l'orchestre situé sur le plateau, au centre du dispositif scénique : une "jetée" permet aux chanteurs de se déplacer derrière et de part et d'autre de l'orchestre, toujours en le surplombant, ainsi que de descendre à l'avant-scène, devant lui et à son niveau : le texte passe alors beaucoup mieux, mais reste sinon presque toujours compréhensible, du moins dans la limite où on souhaite le comprendre. Parfois, on peut préférer se laisser bercer par une vague idée de son sens général, parallèlement aux images mentales (oniriques?) suggérées par les deux écrans. Sans l'orchestre et sans écrans à regarder, l'action semblerait peut-être parfois un peu lente et le texte (de Landowski lui-même) un peu verbeux?

Par contre, cette version fait passer à la trappe les personnages secondaires chantés et surtout parlés, que l'on n'entend plus que sur une bande enregistrée, sans bien comprendre ce qu'ils viennent faire là, d'autant que les images projetées simultanément ne sont jamais directement illustratives.

L'autre point faible, pour une oeuvre où le texte est si important, consiste en la prestation de Jean-Luc Chaignaud, qui a certes le mérite de remplacer Laurent Alvaro initialement annoncé. Sa voix est ce soir plus engorgée que nasalisée mais toujours vilaine et grossie par des appuis laryngés et un manque de liberté de la langue. Sa diction est empâtée dès lors qu'il passe en mode "chanté", générant son formant du chanteur artificiellement, par un abaissement du larynx et une contraction des piliers du voile du palais. Ce Knödel l'oblige aussi à beaucoup d'efforts et d'à-coups qui handicapent son legato. Le mauvais alignement de sa nuque ne favorise pas le rayonnement de sa voix.

Jean-Pierre Furlan se sort lui très bien d'un rôle à la Graham Clark, rappelant le claironnement perçant du capitaine de Wozzeck.

On est heureux de se laisser captiver par un engagement sincère et concentré au service d'une belle oeuvre au thème toujours plus actuel. En attendant un opéra sur Les Particules Élémentaires de Houellebecq?

À voir les 5 et 8 février 2004 au théâtre Mogador. À écouter le 8 mars à 20 heures sur France-Musiques.

Alain Zürcher
 

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