Écoutes de Spectacles

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Le festival d'Ambronay accueille à nouveau cette année les ensembles qui ont fait sa réputation : les Arts Florissants et William Christie, Hespérion XXI et Jordi Savall, Elyma et Gabriel Garrido. Mais ce dernier est aussi le conseiller artistique d'une édition consacrée à la péninsule ibérique et à l'Amérique latine.
Des ensembles espagnols peu connus sont invités. Un nouveau lieu, la Caravelle, accueille des spectacles mêlant baroque, musique populaire et danse. Fado et flamenco, mais aussi improvisation jazz sur des thèmes baroques! Enfin, le point culminant de ce premier week-end a été la recréation d'un oratorio de Hasse par les Paladins de Jérôme Corréas.
Le festival se poursuit jusqu'au 9 octobre.

 
**** Les Musiques de Don Quichotte O Ambronay F Abbatiale 16/09/2005

Capella Reial de Catalunya
Ensemble Hespèrion XXI
Jordi Savall (dm)
Arianna Savall, soprano
David Sagastume, contre-ténor
Frances Garrigosa, ténor
Lluís Vilamajô, ténor
Furio Zanasi, baryton
Danièle Carnovich, basse
José-Maria Flotats, récitant


photo © Patoch

À travers l'univers du Don Quichotte de Cervantès, Jordi Savall a construit un très agréable parcours musical, comme toujours humainement juste et touchant. Des extraits de l'oeuvre récités par José-Maria Flotats ponctuent une sélection de romances de l'époque. Les interprètes ont rendu avec chaleur ces musiques rarement virtuoses et sans grandes exigences vocales.
La propre fille du maître gagnerait quand même à établir pour son chant des bases un peu plus lyriques. Si elle adoptait le principe de l'appoggio, son timbre s'épanouirait mieux et ne risquerait pas de sonner serré et trop laryngé.

 
***½ All' Improvviso O Ambronay F Caravelle 17/09/2005

L’Arpeggiata
Christina Pluhar (dm)
Philippe Jaroussky, contre-ténor
Lucilla Galeazzi, chant


photo © Hervé Nègre

À nouvelle musique, nouveau lieu! La Caravelle est un chapiteau rectangulaire monté devant l'abbaye. Il a semblé nécessaire d'y amplifier chanteurs et instrumentistes, d'une manière discrète mais qui durcit et appauvrit quand même les timbres vocaux et rend l'audition plus monotone voire fatigante.

Ce premier spectacle est une tentative de "fusion" entre le baroque, le chant populaire et le jazz. Le thème (musical!) de la folie se prête idéalement à cet exercice, et nombre de musiciens baroques ont déjà dû s'amuser, en privé, à improviser sur cette basse. La clarinette de Gianluigi Trovesi fait le lien entre la voix de contre-ténor de Philippe Jaroussky et l'émission populaire de Lucilla Galeazzi. Le placement vocal de cette dernière semble un peu étranglé, assez nasal et étroit. Si elle donne ainsi de l'intensité à son médium, elle ne monte ni ne descend guère. En bis, Philippe Jaroussky a repris un air en l'agrémentant de quelques amusants tics de rocker.

Ce spectacle, bien dans l'air du temps, rappelait une initiative similaire du festival de Lanvellec en 2003. Quittant les habituelles églises de la région, les Witches y avaient notamment joué dans une "salle des fêtes" de mêmes proportions.

Le public a adoré. Manifestement, le lieu et les interpètes ont réussi à créer une ambiance d'emblée plus festive et chaleureuse. On espère cependant qu'il sera possible de continuer aussi à écouter de la musique baroque "pure" (sic) et non amplifiée!

 
****½ Judicium Salomonis O Ambronay F Abbatiale 17/09/2005

Les Arts Florissants
William Christie (dm)
Salomon  :  Paul Agnew, haute-contre
Deus  :  Neal Davies, basse
Vera Mater  :  Ana Quintans, bas-dessus
Falsa Mater  :  Marc Molomot, haute-contre
 
    Maud Gnidzaz, soprano
    Leif Aruhn-Solén, haute-contre
    Marc Mauillon, baryton
    João Fernandez, basse


photo © Hervé Nègre

Alain Brunet, le directeur du festival d'Ambronay, est très doué pour présenter d'un soir sur l'autre des approches diamétralement opposées. L'approche efficace, structurée, sonore et extravertie de William Christie s'oppose ainsi à celle de Jordi Savall la veille, intimiste, humaniste, tendre et nostalgique.

Efficace et sonore, rapide aussi, voilà qui caractérise l'interprétation de Charpentier offerte ce soir. Chanteurs et instrumentistes semblent tenus de donner le maximum d'eux-mêmes à tout instant. Le choeur comme l'orchestre ont un très bon tonus dès l'ouverture.

Cette soirée a permis de découvrir deux superbes jeunes chanteurs, Ana Quintans et Leif Aruhn-Solén. La première a un très joli timbre fruité et un beau phrasé. Son chant très pur mais charnu semble émis sans effort, sans perturber la beauté de son visage ni la mince ligne de sa robe noire. Le second est un haute-contre aux aigus purs et apparemment faciles. Marc Mauillon, déjà apprécié lors de sa sortie du conservatoire en 2004, s'en sort bien également, même s'il est dommage pour lui d'accepter des rôles, même petits, de tessitures trop différentes et notamment trop graves.

Paul Agnew, en "double" vocal incontournable de Christie, sonne moins forcé et barytonnant que naguère. Son émission a retrouvé une certaine clarté dans la légèreté. Il ne tombe plus dans la raucité en forçant ses moyens, mais son timbre est fragile et un peu anémique par rapport à certains de ses collègues. On peut apprécier son style, mais on peut aussi regretter ses articulations de gorge, ses mélismes aux notes détachées par la fermeture de la glotte.

Neal Davies a une émission efficace mais d'abord "cravatée", appuyée, avant qu'il l'assouplisse dans Purcell. João Fernandez peut avoir cette tendance parfois dans le grave, mais trouve des développements intéressants dans une voix mixte plus allégée. Marc Molomot sonne aussi vilain que possible et souhaitable en Falsa Mater, mais prouve ensuite qu'il peut aussi donner à sa voix un certain degré de beauté. Maud Gnidzaz chante agréablement ses courtes interventions.

 
*½ ¡ Tempestad Grande ! O Ambronay F Caravelle 18/09/2005

Los Musicos de su Alteza
Luis Antonio González (dm)
Raquel Andueza, soprano
José Pizarro, ténor

Programmé sous le chapiteau de la Caravelle, ce concert présentait un répertoire ancien mais populaire. Plus toniques que subtils, Los Musicos de su Alteza ont ravi le public. Si les rythmes de ces musiques sont entraînants de prime abord, ils lassent ensuite par leur accentuation systématique et leur répétitivité. L'amplification pratiquée dans cette salle durcissait encore des émissions vocales déjà passablement dures et des violons bien grinçants. Même si nous étions très loin des niveaux d'amplification pathologiques d'un concert de rock, la réverbération artificielle était parfois désagréable, et une saturation limitait l'épanouissement des voix dans l'aigu, les chanteurs devant parfois retenir leurs voix pour ne pas dépasser cette limite. La sonorisation créait aussi de légers décalages dans les attaques. La voix du ténor semblait par exemple toujours parvenir au public après un temps de silence.

Dans un autre contexte, les musiciens auraient peut-être quand même pu offrir des couleurs et des nuances plus raffinées, même si leur son d'ensemble n'est encore ni beau ni homogène et si le répertoire choisi ne s'y prêtait pas. Leur virtuosité était aussi stérile que brouillonne. Les rares passages élégiaques ne respiraient pas parfaitement. Malgré sa proximité géographique, l'Espagne nous apportait peut-être là une esthétique différente, plus rude? À l'opposé en tout cas de celle, bien connue et appréciée en France, de Jordi Savall.
Après un ennuyeux duo anonyme ("Al ladron, señores"), la Sonata Sesta de Francisco José de Castro apportait une subtilité bienvenue. La Battaglia de Barabaso de Falconiero satisfaisait ensuite plaisamment aux critères du genre.

Les deux chanteurs sonnaient mieux quand ils ne forçaient pas leurs voix. Cela peut sembler une évidence, mais cette évidence n'est pas inutile à répéter! Le timbre de José Pizarro semble quand même assez fruste et nasal. Raquel Andueza chante en pression. Sa voix sonne donc "poussée" dans les forte et mêlée de souffle dans les piani.

En bis, nos interprètes se sont essayés au duo de Poppée et Néron du Couronnement de Poppée de Monteverdi. Là aussi, l'accentuation caricaturale fait perdre toute subtilité à cette pièce pourtant sublime. Toute richesse de ligne, de phrasé en était bannie et Néron, déjà étrange à cette octave, ne sonnait pas toujours très juste.

 
****½ Les Serpents de feu dans le désert O Ambronay F Abbatiale 18/09/2005

Les Paladins
Jérôme Corréas (dm)
L'Ange  :  Valérie Gabail
Josué  :  Isabelle Poulenard
Elias et Nathanaël  :  Stéphanie d'Oustrac
Moïse  :  Annette Markert
Eléazar  :  Robert Expert


photo © Jérémie Kerling

Le festival d'Ambronay nous a permis de découvrir une très belle oeuvre de Hasse. Cet "opéra biblique" était précédé par le motet "Alta nubes illustrata". Remplaçant Sandrine Piau souffrante, Valérie Gabail a aussi assumé l'interprétation de cette oeuvre. Si on lui sait gré d'avoir permis à ce concert d'avoir lieu, elle n'en reste pas moins le seul élément problématique d'une distribution par ailleurs flamboyante.

Les Paladins réunissent des musiciens souvent très jeunes. Sous la direction de Jérôme Corréas, la sonorité de l'ensemble est magnifiquement claire et équilibrée. Les violons ont des timbres superbes et bien individualisés (Gilone Gaubert Jacques au premier violon, mais aussi Léonor de Recondo...). L'orchestration du motet est particulièrement bien rendue par la limpidité des lignes et des plans sonores.

Il semble impossible de distribuer la voix soliste de ce motet, comme ensuite le rôle de l'Ange, à une voix incapable de vocaliser.
Il est dommage que Valérie Gabail lâche tant de souffle sur ses vocalises et les détimbre ainsi. Elle semble les chanter en expiration, détachant les notes avec la glotte sans intervention du diaphragme. Si certaines vocalises aiguës sonnent bien, elle semble incapable de vocaliser dans le registre de poitrine. Registre dont elle ne tire pas tout le parti possible, ne réussissant surtout pas à y connecter son médium, de ce fait peu timbré. Les aigus eux-mêmes ne sortent pas toujours très bien. En fait, ce sont les principes même de l'appoggio et du soutien de la voix qu'elle ne maîtrise pas encore parfaitement. On imagine ce motet chanté par une voix autrement plus ample, aux médiums nourris par leur connexion au corps et à la voix de poitrine. Peut-être aussi n'a-t-elle pas travaillé encore suffisamment ces partitions pour y atteindre une aisance suffisante.

L'ouverture des Serpents de Feu a déçu par rapport au motet précédent, à cause des deux défauts opposés d'une transparence moins grande et d'un poids dramatique insuffisant. Les violons eux-mêmes ont laissé entendre quelques sons aigres. Peut-être le passage d'une oeuvre à l'autre était-il trop difficile à effectuer instantanément, malgré l'entracte qui les séparait. L'orchestre n'a ensuite plus faibli jusqu'à la fin.

Stéphanie d'Oustrac s'est montrée fabuleuse comme à son habitude, du moins quand on lui confie des rôles suffisamment dramatiques pour qu'elle puisse s'y engager corps et âme. Son chant est un magnifique exemple de connexion physique et d'engagement dramatique. Legato, ligne vocale, richesse de timbre et sincérité d'accent en découlent tout naturellement. Sa longueur de souffle dans les vocalises de l'air d'Eliab "Incerta vivendo" est stupéfiante.
Toujours excellente dans l'air pourtant grave pour elle de Nathanaël, elle transmet le même type d'excitation physique que Marie-Nicole Lemieux il y a deux ans, entièrement engagée dans son personnage d'Orlando.

À ses côtés, Annette Markert a une voix plus mate et plus longue à chauffer, mais elle aussi magnifiquement connectée et tenant solidement la route jusqu'à la fin de l'oeuvre. Isabelle Poulenard manifeste une longévité vocale d'excellente tenue. Robert Expert chante très bien.

Le premier air de l'Ange ("Coeli audite") met moins en lumière les faiblesses de Valérie Gabail que le motet. Son chant manque cependant de chair et elle se fatigue vite, toujours à cause de ses médiums et de ses vocalises, notamment à la fin de la partie A. Sa reprise est du coup plus fragile, en retrait. Son deuxième air ("Aura beata") est hélas à nouveau très vocalisant. Valérie Gabail le chante à nouveau dans un dégonflement, mais réussit mieux la fin de la reprise, en ouvrant moins la bouche par devant et en restant un peu mieux posée sur le souffle, donnant l'impression d'une "gorge plus ouverte".

Après le beau duo de Josué et Éléazar, le dernier air de Moïse est superbement chanté par Annette Markert même s'il est un peu long, et c'est Stéphanie d'Oustrac qui conclut en beauté en interprétant l'épilogue de l'Ange.

Alain Zürcher
 

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