Écoutes de Spectacles

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***½ La Calisto Paris Théâtre des Champs-Élysées 05/05/2010

 
Christophe Rousset (dm)
Macha Makeïeff (ms,d,c)
Lionel Hoche (chg)
Dominique Bruguière (l)
Calisto  :  Sophie Karthäuser
Giove  :  Giovanni Battista Parodi
Mercurio  :  Mario Cassi
Endimione  :  Lawrence Zazzo
Giunone, Il Destino  :  Véronique Gens
Diana, L'Eternità  :  Marie-Claude Chappuis
Linfea  :  Milena Storti
Satirino  :  Sabina Puértolas
Pane, La Natura  :  Cyril Auvity
Silvano  :  Graeme Broadbent


Junon, photo © Alvaro Yañez

Il est intéressant de comparer cette nouvelle production de la Calisto à celle proposée par Genève le mois dernier. En voyant la production très physique et investie de Genève, on imaginait la vision et la distribution plus "chastes" qui étaient elles aussi possibles. Le TCE nous offre cette alternative, presque "en creux". Là où la production genevoise était dramatique et émotionnelle, la parisienne est décorative et distante. Par le jeu de la distribution et des coupures non effectuées à Paris, les personnages les plus faibles de Genève deviennent même ici les plus forts!

Bien après une ouverture quelque peu hasardée et quelques interventions mal définies, la soirée prend sens musicalement à l'entrée d'Endimione, le toujours formidable Lawrence Zazzo, premier à conduire ses phrases et son timbre avec l'intensité requise. Véronique Gens, que l'on avait presque oubliée tant elle s'est faite rare sur les scènes parisiennes, impose ensuite une présence, une noblesse, mais elle aussi une ligne et un timbre qui dominent le plateau dès qu'elle y apparaît. Son rôle n'est heureusement pas amputé comme à Genève, où les actes 2 et 3 étaient quasi fondus en un. Le faible Silvano de Genève voit lui aussi son rôle étendu et mieux tenu par Graeme Broadbent. Cyril Auvity séduit par son excellente caractérisation de Pan et son engagement vocal, malgré les limites qu'il atteint dans l'aigu.

Les autres personnages, fortement caractérisés - et distribués en conséquence - à Genève, ont ici un impact moins fort. Étrangement, ils semblent tous aborder le premier acte avec une grande fatigue vocale, une absence de tonus qui se traduit par des émissions pauvres en harmoniques, les voix féminines étant parfois droites voire basses ou mêlées de souffle, les voix masculines passablement empâtées. Et miraculeusement, après le passage de Véronique Gens au deuxième acte, tout le monde retrouve un mordant vocal jusque là absent, avant de retomber au troisième acte dans des émissions moins brillantes. À moins qu'un ingénieur du son novice n'ait joué maladroitement avec un système d'amplification sélective des harmoniques?


Diane et Endimione, photo © Alvaro Yañez

Dans ses notes d'intention, Macha Makeïeff fait de Jupiter et Mercure deux "beaux voyous", dandys cyniques... soit exactement ce que Philipp Himmelmann a réussi à en faire à Genève, mais pas tout à fait ce qui a été visible ce soir. Le grand plateau habité seulement de quelques accessoires et leurs deux costumes à l'impact moyen ne les ont sans doute pas aidés. De manière générale, la mise en scène semble avoir réglé des positions et des déplacements dans un espace, sans creuser la direction d'acteurs. Certains dès lors imposent leur charisme, d'autres non. En Jupiter, Giovanni Battista Parodi sonne très terne, à l'exception du deuxième acte où il rayonne de manière brusquement "barytonale" et offre un duo enfin tonique avec Mercure. En Linfea, Milena Storti élargit également trop son médium, ce qui l'empêche de monter avec homogénéité et facilité dans l'aigu.

Il est vrai que les tessitures chez Cavalli sont fort fluctuantes et non codifiées! Le premier choix interprétatif consiste à distribuer tel personnage à telle voix... mais ensuite, au sein de chaque rôle, et en fonction de la voix choisie pour l'incarner, des extensions étranges se présentent vers le grave ou vers l'aigu! Ainsi ce Satirino que l'on voudrait piquant et espiègle mais qui requiert aussi un bon médium : Sabina Puértolas ne réussit pas à timbrer de manière homogène toute la tessiture de son rôle. C'est seulement au deuxième acte qu'elle trouve un mordant efficace pour son "Pazzi quei".
Ainsi cette Diane, annoncée comme une "soprano" mais qui requiert tellement de grave dans sa scène d'entrée, que Marie-Claude Chappuis émet de manière un peu brute et déconnectée de son médium. De Diane, elle traduit vocalement la mollesse de la femme cédant elle aussi au désir, mais n'est aucunement l'incarnation de son idéal mythologique de froide chasseresse. Or ce contraste serait plus intéressant - presque nécessaire! - dramatiquement.
Dans l'émission de Sophie Karthaüser, on perçoit davantage le choix stylistique d'une "voix baroque", avec ses attaques droites que la pauvreté en harmoniques fait sonner presque trop basses. Est-ce aussi le choix d'en faire une chaste vierge? Au troisième acte, elle trouve plus d'intensité dans son médium, mais serre l'unique aigu de son air.

La distribution influe aussi grandement sur le potentiel comique de l'oeuvre. Distribuer Linfea à un homme, comme à Genève, renforce considérablement la part burlesque de cet opéra vénitien. Faire interpréter la Natura du prologue par un homme, comme ce soir, apporte par contre des tensions vocales sans influer sur la dramaturgie.
L'orchestre a aussi un grand rôle à jouer dans la révélation de ce potentiel comique. L'orchestration de ce soir était bien trop sage et uniforme pour faire contraster les facettes tendres et les facettes plus ricanantes de Cavalli. On en oublie presque le génie propre de ce compositeur qui est avant tout homme de théâtre, et l'on ressent un peu trop vivement la pauvreté musicale de son inspiration.

Le dernier duo entre Endimione et Diane est toujours aussi beau. Contrairement à Genève, il est ici suivi par un choeur non coupé et par le duo entre Calisto et Jupiter. Le duo comique Satirino/Linfea n'est par contre pas mis en valeur, alors que Philipp Himmelmann à Genève le faisait rester sur scène, muet, en contrepoint à la passion supposée plus élevée de Diane et Endimione.

Alain Zürcher
 

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