Écoutes de Spectacles

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****½ Ô mon bel Inconnu Paris Opéra Comique 20/01/2011

 
Emmanuel Olivier (dm)
Emmanuelle Cordoliani (ms)
Émilie Roy (d)
Julie Scobeltzine (c)
Sébastien Böhm (l)
Prosper Aubertin  : Arnaud Guillou
Antoinette  : Cécile Achille
Marie-Anne  : Estelle Lefort
Félicie  : Blandine Folio Peres
Jean-Paul, Lallumette  : Safir Behloul
Xavier, Victor  : Nicolas Certenais
Claude Aviland  : Florent Baffi


photo © Pierre Grosbois

Après le très réussi Amour masqué monté en 2009 à l'auditorium du Musée d'Orsay, les jeunes talents du Conservatoire franchissent une étape supplémentaire en investissant l'Opéra Comique. Leur excellente préparation professionnelle était déjà manifeste dans l'intime auditorium. Elle ne se dément pas sur la scène de l'Opéra Comique, dont ils arrivent en outre à remplir la salle. Paradoxalement, ce sont quelques spectateurs âgés qui ont quitté le théâtre à l'entracte, attendant autre chose d'une "comédie musicale", appellation désormais associée à des spectacles plus tapageurs. Les divines longueurs de Sacha Guitry les ont incommodés. Emmanuelle Cordoliani les assume, elle, totalement, affirmant monter Guitry "comme un grand auteur classique" - le seul assurément qui fasse rimer "Messaline" avec "cuisine", et le seul (avec Rostand?) à oser rimer "Alors nous posâmes la plume, et je crois bien que nous nous plûmes"! Monologues et bons mots sont détaillés sans coupures. Ils forment d'ailleurs la matière la plus intéressante de l'oeuvre, la musique de Reynaldo Hahn y étant d'une pauvreté mélodique confondante, les personnages donnant généralement l'impression de chantonner sous la douche. Au mieux, la déclamation de Prosper Aubertin rappelle le Cyrano d'Alfano. Est-ce pour cela que Florent Baffi et Nicolas Certenais ouvrent leurs aigus, pour mieux rester dans une esthétique de comédie musicale? (Dans celle-ci, l'émission vocale est en effet censée rester "naturelle", c'est à dire non modifiée par rapport à la voix parlée, même dans l'aigu, au-dessus donc du registre de la voix parlée. Or, si l'on étend un registre vocal plus haut que ses limites naturelles, il en résulte une distorsion pour l'auditeur, du fait même que le chanteur refuse de son côté de modifier son émission.)
Arnaud Guillou a lui une émission plus homogène, qui ne me semble pas sonner "trop lyrique" ni nuire à sa superbe diction. Safir Behloul a une voix claire et ductile, très adaptée à son personnage déjanté, admirablement caractérisé et interprété.


photo © Pierre Grosbois

Blandine Folio Peres choisit une émission parlée, "réaliste". Son rôle n'a-t-il pas été créé par Arletty? Il en résulte des tensions laryngées au début de la soirée, qui s'amenuisent cependant ensuite, tandis que la vulgarité du personnage est toujours très bien rendue.
Estelle Lefort jongle avec plusieurs voix. Timbre parlé exagéré de petite fille, voix parlée poitrinée, émission lyrique en tête... Elle chante très joliment son air "Est-ce qu'il est mal?". Comme Arnaud Guillou chez les hommes, Cécile Achille reste dans un timbre plus homogène. Est-ce un choix volontaire pour caractériser le couple des parents, plus "posé" que les autres personnages? Sa voix chantée est émise à l'ancienne, toute en finesse, avec un orchestre lui aussi très caressant. Sous la direction d'Emmanuel Olivier, qui accompagnait naguère de son piano, l'orchestre trouve les belles couleurs "d'époque" qui font le charme fragile de cette partition.

Pour écrire à ses personnages encore plus de monologues, Sacha Guitry recourt à l'artifice d'un personnage muet. De manière comique, celui-ci recueille les confidences successives de chacun, dont l'avis sur sa bonne ou mauvaise mine est inverse du précédent. Il est ce soir d'autant plus muet qu'Emmanuelle Cordoliani en a fait un mannequin. À l'inverse, le personnage du commis est omniprésent - en hommage aux Deschiens? Il espionne ses patrons avec des artifices plus ou moins délirants mais est chaque fois envoyé à l'extérieur pour permettre aux complots familiaux de se tramer.
Petites touches, accessoires et gags "dadaïstes" sont ajoutés par Emmanuelle Cordoliani à une oeuvre qui pourrait aussi être jouée sans sortir des conventions du théâtre de boulevard. (N'a-t-elle d'ailleurs pas été montée ainsi il y a quelques années à l'Opéra de Massy, avec dans le rôle d'Antoinette Nicole Broissin, devancière d'Emmanuelle Cordoliani à l'époque où une classe d'opérette existait encore au CNSMDP?) Sa programmation aux côtés des Mamelles de Tirésias est ainsi justifiée! Dans cette veine, Claude Aviland apparaît à Saint-Jean de Luz en "poète lauréat", drapé à la Cocteau dessiné par Picasso. La pièce étant fondée sur les fantasmes suscités par des petites annonces de rencontres, on aurait pu tout aussi bien la transposer entièrement, sur Facebook et Twitter, à coups d'écrans et d'iPhones...

L'utilisation graphique des chapeaux, en référence à l'univers de Magritte, est très réussie. Les décors d'Émilie Roy sont d'ailleurs très intelligents et mériteraient, s'il existait, le Molière ou la Victoire du "meilleur rapport qualité/prix", c'est à dire de la plus grande efficacité dramatique et du plus grand impact esthétique par rapport à l'économie des moyens mis en oeuvre. Dans les lumières superbes de Sébastien Böhm, qui colorent diversement l'écran du fond, sur lequel se découpent des chapeaux-melons suspendus, une sorte de passerelle d'avion permet quelques échappées en hauteur, mais l'essentiel se joue avec les lettres du mot "chapellerie", déplacées et regroupées au gré des scènes. Julie Scobeltzine et les maquilleurs ou maquilleuses anonymes se surpassent également, car chacun des quatre personnages engagés dans un jeu de séduction épistolaire se métamorphose pour plaire à son correspondant!

C'est donc une nouvelle fois une lecture très intelligente que nous propose Emmanuelle Cordoliani. Sous sa direction, les étudiants et diplômés du Conservatoire font preuve d'incroyables talents de comédiens - comme si le Conservatoire d'Art Dramatique et celui de Musique n'avaient jamais été séparés!

À voir le 21 janvier à l'Opéra Comique. Enregistré par France-Musique.

Alain Zürcher
 

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